une grande toile

Dans mon atelier. Devant une toile blanche.

 

Une grande toile. Une toile plus grande que moi. Une toile qui me dépasse. Je vais pouvoir m’y cacher tout entier. M’y recroqueviller. Mais je le sais déjà, sous le jaune de mes sables, derrière l’ocre de mes pierres, je retrouverai le calme des grands espaces. Je couche la toile sur mon chevalet et m’assieds dans mon fauteuil face à elle. Face au blanc. Au vide. Au devenir. Perdu par trop d’espace, je peux rester longtemps, trop longtemps, devant elle sans bouger, sans toucher à mes pinceaux. Sans mot dire. Alors, avec une fièvre brutale, je me lève et me lance dans la couleur, comme un bègue dans une phrase dont il ne voit pas la fin.

 

D’abord je couvre le haut de la toile d’un espace bleu sombre.

 

Dans un autre papier, pour une autre expo, j’avais écrit : “ A l’orée de la nuit j’écoute le bleu sombre du violoncelle ”. Pour une telle phrase on m’avait traité d’intellectuel. Mais je récidive. Je ne peux poser sur ma toile un bleu nuit sans que revienne à la mémoire de mon silence un morceau de Beethoven. Un extrait du neuvième quatuor en ut majeur opus 59. Un “andante con moto quasi allegretto ”. Vous devriez l’écouter. C’est beau comme la nuit. Avec quelques pizzicati pour le rire silencieux des oiseaux.

 

Puis tout en bas je peins une terre brune, ramenée du plus loin de mes escapades.

 

Un brun presque noir, couleur de ma négritude. Une négritude imaginaire que j’ai toujours revendiquée. Je me rassieds dans mon fauteuil. Pour laisser à la peinture le temps de sécher, le temps de trouver toute son intensité. Je regarde les deux espaces colorés et tout ce vide en son centre. Je suis dans une démarche contemplative. Rien n’est réfléchi. Tout est senti. Ressenti. Je sais qu’ici à tel endroit, je dois jeter du vert. Et un jaune terreux mêlé de poussière…

Me voici à nouveau parti pour un combat entre le vide et le plein, entre le clair et l’obscur, entre le chaud et le froid. Entre moi et moi. Une ligne rouge. Une cicatrice. Un bleu presque ciel. L’ocre des murs de Tazarine et le calme ombragé des palmeraies. Lentement la toile se construit d’elle même en dehors de ma conscience. Et comme toujours me ramène en Afrique. Des sons colorés naissent de l’obscurité lunaire...

Lassé des lignes droites je ne peux m’empêcher de rajouter la mouvance des dunes.

 

Et je rêve d’un vent de sable qui changerait durant la nuit les courbes ensablées de mes paysages. …