Ecorché et meurtri

Je te le disais dernièrement, un rêve me trouble et me revient par intermittence. Laisse-moi d’abord te le situer dans l’espace et le temps. C’était il y a 40 ans. Autant dire un siècle. Je vivais au Sénégal, au sud de la Casamance. Un jour, sans le savoir, sans le vouloir, j’ai franchi la frontière de la Guinée portugaise. A l’époque les guinéens se battaient pour l’indépendance de leur pays contre les portugais. J’étais un gamin et je fus horrifié. Par prudence, mon cerveau a tout occulté. Je ne me souviens de rien, seulement d’avoir fui droit devant moi le bruit des avions et la forêt en feu. L’âme noircie par la vue des corps calcinés, j’ai traversé tout le Sénégal dans un état proche de l’hébétude, jusqu’au bord du fleuve, à Saint Louis. Puis j’ai traversé la Mauritanie, le désert jusqu’à Nouadhibou pour échouer au Sahara espagnol. Du petit port de La Guera j’ai fini par embarquer sur un rafiot, pour m’arrêter enfin, aux iles Canaries. Reposer mes yeux injectés de sang. Oublier l’indicible. Je me suis aussitôt réfugié dans la montagne. Pour être à nouveau civilisé il me fallait une période de calme. Une plage de silence. Il me fallait la mer comme no man’s land pour me protéger de cette guerre lointaine. Dans un petit village de montagne j’ai cru un instant avoir trouvé le paradis et la bonté des âmes simples. C’était des paysans qui vivaient en autarcie de leur récolte d’avocats et de mangues, de papayes et de bananes. J’avais trouvé place parmi eux en travaillant dans une plantation pour le compte d’un américain. En revenant du Vietnam il avait acheté sur l’île une parcelle de montagne pour y planter des arbres fruitiers. Un travail de forçat. Je creusais à la pioche des trous d’un mètre cube dans la terre et la roche et y mélangeais de la terre, de la sciure et du mâchefer avant d’y planter les jeunes pousses. Ce travail me plaisait. J’avais besoin de me dépenser pour m’apaiser. Mais un jour je fus invité à partager le repas d’une famille. Au cours du repas des enfants sont arrivés en courant sur le chemin. Ils criaient : El loco, el loco de la Montana ! Le fou, le fou de la montagne ! En fait ils annonçaient le passage d’un homme qui depuis des années parcourait l’île et s’arrêtait de village en village. Quand il m’est apparu dans le patio j’ai été frappé par son état. Jamais je n’avais vu, du moins en Europe, un homme, un être humain si délabré, si miséreux. Malgré la chaleur il portait sur lui des guenilles entassées, superposées en strates de crasse et de vermine. Mais surtout il n’avait plus de visage, creusé jusqu’à l’os, ridé de cicatrices, le cheveu rare et le crâne couvert de plaies…La femme qui tenait la maison lui a fait signe d’entrer et lui a tendu une écuelle remplie de bouillie de maïs qu’elle a déposée sur le pas de la porte, sur le sol à même la pierre. Il s’est précipité sur la nourriture et a mangé à pleines mains. Les enfants ont commencé à rire et à lui lancer des quolibets. Puis les paysans lui ont servi à boire. Du rhum. Et tout a dégénéré. Très vite l’homme s’est saoulé. Il s’est mis à sautiller comme un singe. A émettre des sons incompréhensibles. Il était devenu la risée et l’amusement de chacun. Très vite la femme l’a chassé dehors. Puis elle a dit quelques mots aux enfants. Ma faible connaissance de l’espagnol ne m’a pas permis de comprendre ce qu’elle disait mais aussitôt les enfants se sont rués sur le pauvre damné et l’ont poursuivi sur le chemin en lui lançant des pierres. C’était le fou du village. Celui sur qui on pouvait se défouler. Celui qu’on pouvait lapider. Et chacun de rire et de s’amuser à imiter sa peur.

Honteux d’être un homme, écorché et meurtri de tant de méchanceté, j’ai quitté le village le lendemain. Depuis j’ai beaucoup réfléchi à un tel comportement. Et je prends à mon compte cette phrase que j’ai lire quelque part : L’homme peut être capable du meilleur comme du pire, mais c’est dans le pire qu’il est le meilleur.

Voilà.

Ce rêve qui me trouble est très bref :

Je revois la femme parler aux enfants, les enfants ramasser des pierres, l’homme se sauver en boitant et les enfants lui jeter les pierres en riant. Et ceci sous un merveilleux soleil et un ciel d’un bleu sans la moindre fausse note.

Pourquoi ces images reviennent régulièrement agacer mon sommeil alors qu’elles m’avaient longtemps laissé dormir en paix ?