Discours auquel vous avez échappé

Discours auquel vous avez échappé pour mes soixante ans.

            Depuis 30 ans, à chacun de mes anniversaires, à la fin du repas, de ma lame de couteau, j'ai frappé mon verre  pour réclamer le silence. J'annonçais par que j'allais faire un discours. Je m'éclaircissais la voix et commençais par un “mesdames et messieurs, devant vous, réunis en ce jour...” Mais personne ne croyait un instant que j'allais discourir. C'était pour rire et je laissais mes points de suspension flotter dans l'air. Alors qu'en silence dans ma tête je soliloquais. C'est le privilège des silencieux, et des anciens bègues, on ne s'attend pas à ce qu'ils soient des hommes de parole. De discours. Aujourd'hui à 60 ans j'ai accumulé suffisamment de mots. J'en ai de pleines brassées. J'en ai appris des milliers, de toutes sortes et de toutes origines, ramassés dans mes lectures ou cueillis aux lèvres de mes interlocuteurs. Je les ai  rangés, classés, répertoriés, de quoi, comme Fidèle à Cuba, vous tenir en haleine longtemps, très longtemps, pourvu que l'on me serve, de temps à autre, un verre d'eau.

            Mais les mots seuls ne suffisent pas. Encore faut-il savoir les associer pour donner un sens à une phrase. Puis enchaîner les phrases les unes aux autres. C'est tout un art. En peinture, un jaune changera de tonalité et de chaleur selon qu'il côtoie un rouge, un bleu ou un noir. C'est une question de complémentarité. Ce en quoi les mots sont semblables aux couleurs.

            Et déjà je bute sur des difficultés d'ordre médiatique.

            Que vais-je dire à chacun pour être aimable sans être obséquieux? Une fois prononcé le célèbre  “Ça va ? Ça va bien ?” d’usage et après avoir remercié chacun d'être venu, après quelques salamalecs et autres verbosités, que vais-je dire ? Et d'abord combien de temps faut-il que je tienne  pour que quelques mots, éparpillés de par-devers vous, deviennent un discours? Le même problème se pose avec les cailloux. Je dépose sur une table un caillou puis un deuxième, un troisième et ainsi de suite. Et je me pose la question : combien faut-il de cailloux pour faire un tas, un tas de cailloux ? Alors, combien de mots vous faut-il en pâture pour qu'en rentrant chez vous, épatés, vous vous disiez  “C'est incroyable, il a fait un discours” ?

            60 ans !

            Six dizaines. Six dizaines d'années dont 15 bissextiles. Soixante ans, soit un total de 21.915 jours. Oui. J'ai compté et recompté. Pas d'erreurs. 525.960 heures ou 31.557.600 minutes. Donc en final 1 milliard 893 millions et 456.000 secondes. J'en suis arrivé sans m'en apercevoir. Piégé par la grande spirale des nombres inimaginables...Maud, ma fille Maud, m’a fait réaliser que j’ai 120 fois l’âge d’Isidore puisqu’il a 6 mois d’existence. Mais quand il aura atteint l’âge de 59 ans j’en aurai 118. Donc je n'aurai plus que 2 fois son âge! En conclusion plus Isidore vieillit et plus je rajeunis. La vie est surprenante parfois…A vous de calculer quand j'aurai l'âge d'Isidore. Ça devient trop compliqué pour moi.

            Vivement la retraite que je puisse tout calculer. Combien j’ai connu de jours d'ensoleillement, combien de pleines lunes, combien de précipitations, de tremblements, de secousses et autres canicules. Tout calculer pour ne rien oublier. Comme un recensement. Les villes traversées, les contrées parcourues, les arbres que j'ai croisés et les passants, tous les passants. Ceux qui passaient sans me voir et ceux dont j'ai oublié le visage. Les oiseaux, et les rochers qui peuplent la mer.  Le minéral comme le végétal. Et le soleil rouge au dessus des épineux. Je voudrais tout me rappeler. L'homme qui descendait la montagne portant une porte sur son dos, et l'image fugace d'une femme croisée dans un hall de gare. Salle des pas perdus.  Le touareg aussi qui sous un ciel crevé d'étoiles m'a dit “Tu t'appelles Jean-loup ! Avec un nom comme le tien toute ta vie tu partageras ton pain avec une bête sauvage! ” Me souvenir des joies comme des peines. La femme et son indicible douceur. Martine et ses falaises. La naissance de mes filles et celle d’“Isidore-le-magnifique” mon petit-fils. Et dans mon imaginaire me souvenir des naissances à venir, toute la joie d’un nouveau né. Les jours glorieux où j'ai eu l'impression d'être divin, mais aussi ceux assombris par  “l'obscurité du dehors”. Les jours tenaillés par la faim ou l’angoisse et ceux insupportables où dans ma tête j’ai baissé le rideau de fer en me disant “non, ce n’est pas de moi qu’il s’agit”. Heureusement ils furent peu nombreux mais ils ont existé tout comme les jours rayonnants où je me suis crû maître de l’univers (excusez du peu) avec le soleil par-dessus  le toit et tout ce bleu que je voulais (maladroitement) offrir à tout un chacun. Aujourd'hui je veux tout rassembler pêle-mêle, tout mélanger, et tout disperser dans un grand labyrinthe sur les murs duquel j'accrocherai les plus belles images de mes jours et de mes nuits.

            Lentement, en vieillissant, je me “désapprivoise” du réel. Et pourtant, la réalité, j'ai mis si longtemps à la rendre inoffensive ! Mais j'ai toujours refusé obstinément d'être quelqu'un. Je vis sans prétention, sans ambition. Je veux dire sans ostentation. Loin des modes et du paraître. Je veux seulement être. Etre bien ave ceux que j’aime. Vivre dans le calme des petits matins. Loin du bruit et de la fureur. Peindre. Et courir sur les chemins…sur le chemin qu’il me reste à vivre.

A vous tous

Jean-loup

4 mai 2010