L'urgence d'un miroir

J’ai oublié mon visage. Je ne parviens plus à l’imaginer. J’ai beau le toucher avec mes mains, en faire le contour, je n’arrive pas à rassembler tous les éléments. Je suis dans l’urgence d’un miroir. Sinon je finirai par perdre mon nom. Mes traits s’estompent. Lentement je m’efface. Je perds ma trace. Il ne me reste plus de moi que le souvenir jauni de quelques photographies. Je dois être encore un peu plus amaigri, un peu plus absent. La barbe a envahi mes joues comme la broussaille le jardin d’une maison abandonnée. La seule chose dont je sois sûr c’est l’existence d’une cicatrice. Là, juste entre les deux yeux, cicatrice gravée à même la chair, aggravée à même la peau. C’est un trou de mémoire, recousu à la hâte par un vieux médecin borgne,  au fond d’un corridor. Je ne sais plus ce que j’ai oublié. C’est tout noir, plein de sable. Mais la nuit, parfois, quand je m’endors, au moment où j’ai la sensation de perdre pied, de chuter dans l’obscurité, je sens ma cicatrice qui se tend, s’allonge et s’entrouvre. Elle devient une fissure, une faille dans laquelle je me glisse. Après un court instant de noir intense je me vois debout dans la pénombre humide d’une cave. J’appelle. Je m’appelle à mi-voix, juste un murmure, puis ma voix enfle, mon nom remplit la pièce. Je m’appelle à grands coups de cris longs et plaintifs comme les hurlements d’un loup. Je m’appelle et je m’attends. Je sais que bientôt je vais revoir mon corps d’enfant dans les bras d’une femme. C’est une vision qui me revient par intermittence. Une femme au masque d’oiseau m’élève et me tend vers le soleil. Un soleil noir. Ou peut-être un trou dans l’espace bleu du ciel. Je ne sais pas. Mais l’instant d’après je suis au fond d’un puits sans y avoir été jeté. Au dessus de ma tête une silhouette se penche et me regarde. C’est une femme qui me tend ses mains. Ses deux mains blanches. Je connais cette femme. Je l’ai déjà rencontrée dans un autre rêve. Elle s’appelle Kéo et dort allongée derrière ma cicatrice, recroquevillée autour de son ventre. J’ai gardé d’elle la trace vivante d’une morsure. Et une corde. Une corde nouée.

Jean-loup Chastres - Nouakchott, Mauritanie, décembre 1971, après 5 jours de marche forcée.